Le
magazine de la Creuse - mai-juin 2002 :
AMBIANCE BOIS ou
l'art de travailler pour vivre
Au cœur du plateau de
Millevaches, immergée dans le gisement de la forêt limousine,
Ambiance bois écrit depuis 14 ans une histoire défiant les lois
de l'orthodoxie économique. Productivité et flexibilité ne sont
pas des mots proscrits ; la vingtaine de membres de cette SAPO
(société anonyme à participation ouvrière), statut juridique
rare, s'appliquent juste à leur donner un autre sens.
Non
sans humour.
"Ici, les gens achètent autant du lien
que du bien".
Cette formule, Rémy Cholat y tient. Moins
parce qu'elle est de lui que parce qu'elle recouvre tout ce
qui unit les acteurs d'Ambiance Bois depuis le début de cette
aventure particulière.
Ambiance Bois est ce qu'on appelle
une SAPO. Une société anonyme à participation ouvrière. C'est
un statut juridique rare (une quinzaine d'entreprises en France)
puisé dans une loi de 1917. C'est aussi un état d'esprit. Quelque
chose aux confins de l'anarcho-syndicalisme et du mouvement
coopératif qui anima la Creuse de Pierre Leroux, au XIXème siècle.
Aux
origines, en 1988, ils étaient six amis de la région parisienne.
Six jeunes hommes et femmes dont la solidarité s'était
forgée dans la pratique du scoutisme protestant et le partage
de convictions : rebelles à l'aliénation par le travail et désireux
de tracer eux-mêmes leur ligne de vie. Travailler, oui, ensemble
et autrement. Ailleurs, forcément.
Le champ du possible s'est
élargi lorsque deux d'entre eux ont découvert le Plateau de
Millevaches lors d'un déplacement avec un professeur.
"L'idée
a été d'utiliser une ressource locale. Cela a été le bois. Au
départ, c'était une envie, pas une compétence. Tous les six
de départ n'y connaissait rien, tous se sont formés".
Quatorze
ans après, ils sont une vingtaine. Ils sont venus d'ailleurs,
à l'exception d'un seul natif du Limousin. Des "néos",
même si certains sont dans la région depuis plus de 20 ans.
"Mais, ça n'a pas été un problème. D'abord, c'est complètement
l'histoire du Plateau. Ensuite, on a trouvé à Faux-la-Montagne
des élus et des gens qui se sentent totalement responsables
de leur territoire et de son avenir. Alors, ils ont laissé tenter
l'aventure".
Une vingtaine, tous imprégnés de l'histoire
partagée par les pionniers. La question de la survie de l'entreprise
s'est réellement posée une fois, au début. Les six du départ
ont accepté de travailler sans salaire, pour sauver le rêve.
"Aujourd'hui, s'il faut travailler 45 heures payées 35
pour sauver la boîte, on le fera. Ou on dira ça ne vaut plus
le coup. Mais on choisira ensemble".
Une vingtaine,
c'est plus de 300% d'augmentation des effectifs en 14 ans !
Dites le comme ça et même les scies en riront dans les ateliers.
"L'augmentation des effectifs, c'est d'abord une suite
de rencontres. A chaque fois, la question est de savoir quel
chiffre d'affaires on pourra générer afin d'atteindre notre
seul objectif : nous permettre de vivre. Mais ce n'est pas l'ambition
d'un chiffre d'affaires qui provoque le recrutement. En fait,
on ne rejette pas la productivité, on la gère".
Ils la
gèrent en manipulant des "gros mots" comme polyvalence
et flexibilité. "On est une entreprise idéale pour le MEDEF".
Clin d'oeil provoc', on ne se refait pas. La polyvalence et
la flexibilité sont, en fait, au seul service de la solidarité
et de l'indépendance.
Du sciage à la construction de maisons
en bois, en passant par la fabrication de parquet ou de literie,
tout le monde touche à tout, sans recours aux intermédiaires.
C'est le slogan d'Ambiance Bois : "de l'arbre à la maison".
On n'oublie ni la commercialisation, ni la comptabilité. Il
y a même un PDG, parce qu'il en faut un, qui met aussi le nez
dans les copeaux.
Tout le monde touche à tout au même tarif
: "un SMIC amélioré, sur la base de 35 heures et de la
semaine de 4 jours". Pricncipe de base : le temps choisi,
plein, partiel ou variable. Ils sont une vingtaine pour un équivalent
de 13 temps pleins. "C'est une difficulté pour les plannings
de travail, mais ça se gère".
S'ajoutent une pause rémunérée
d'une demi-heure par jour, une pause du lundi matin pour débattre
des choix pratiques et d'une réunion mensuelle pour faire le
point de la marche de l'entreprise. Même avec la flexibilité
admise par principe de solidarité, pas sûr que le MEDEF serait
preneur. Le groupe d'Ambiance Bois n'est d'ailleurs pas "vendeur"
de son modèle. Il le vit, il en vit, c'est déjà beaucoup. Il
prouve juste qu'il est possible de faire "autrement".
En refusant toutes les formes de didacture, celle du patronat
comme celle du prolétariat. En n'acceptant pas plus celle du
"client-roi".
"Le client sait ce qu'il vient
chercher chez nous : un produit fabriqué sur place avec du bois
de la forêt locale et par des gens vivant ici. Tout doit correspondre
à l'équilibre que nous recherchons : faire vivre les gens qui
travaillent à Ambiance Bois, renouveler le matériel".
Tout
doit correspondre à la réalité d'une entreprise où la nécessaire
solidarité n'étouffe pas l'indépendance.
"Si certains
d'entre nous veulent arrêter, il nous faudra moins produire.
Nous envisageons autant la décroissance que la croissance d'activité.
Il y a tout ça derrière la relation que nous établissons avec
le client. C'est un rapport d'égalité. Notre travail représente
un temps, vaut un prix".
Certains diraient qu'à Ambiance
Bois, le client achète autant du lien que du bien...