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    Participer - Magazine de la Coopération de production - mai-juin 2003 :
    Interview : Didier Adès - Rue des Entrepreneurs - "J'y crois !"

    Co-animateur avec Dominique Dambert de l'émission Rue des Entrepreneurs sur France-Inter chaque samedi matin depuis vingt ans, Didier Adès connaît et croit au statut Scop dont son émission a déjà traité à deux reprises. il y voit un projet plus humain qu'économique qui expliquerait son intérêt limité pour la majorité des entrepreneurs.

    Sur France-inter, Jean-Pierre Gaillard et sa chronique boursière sont plus connus que Didier Adès et Dominique Dambert avec Rue des Entrepreneurs..
    Jean-Pierre Gaillard est tous les jours à l'antenne alors que nous ne passons qu'une fois par semaine. C'est un vrai personnage, avec un timbre de voix, des formules.  Il porte des bonnes et des mauvaises nouvelles alors que Dominique Dambert ou moi-même expliquons les choses. Mais le plus important n'est pas notre notoriété. C'est la fidélité des trois millions de personnes qui, tous les samedis matin, font l'effort de passer une heure avec nous.

    Pourquoi votre émission s'appelle t-elle Rue des Entrepreneurs ?
    On cherchait un titre qui soit plus à l'image de la vie qu'à l'image de l'économie. On se promène dans une rue, on regarde les boutiques, on déambule dans la rue de numéro en numéro, on pousse une porte, et on aborde un thème chaque samedi. Nous en sommes au numéro 1022.

    L'émission a t-elle vocation à susciter l'esprit d'entreprise ?
    Beaucoup nous ont écrit pour nous dire qu'on leur avait donné la fibre créatrice. On est arrivés à un moment de leur vie où ils doutaient, où ils s'interrogeaient, ils se sont dit, c'est l'opportunité. Notre métier, c'est d'éclairer et d'expliquer aux gens. Tant mieux si ça intervient au bon moment pour eux afin de déclencher l'envie d'entreprendre.

    Le projet de loi sur l'initiative économique va t-il dans le bon sens ?
    C'est le rôle du Gouvernement de proposer au Parlement des lois pour aller dans le sens qu'il croit être le bon. Mais prenons l'exemple de la simplification administrative. On a retrouvé cette semaine un document de 1959 signé Valéry Giscard d'Estaing, secrétaire d'État aux finances qui parlait déjà d'une nécessaire simplification administrative. C'est la tarte à la crème. Par contre, on peut poser d'autres questions au Gouvernement : ai-je les moyens de forcer une banque à m'ouvrir un compte même si j'arrive avec un chèque certifié, voire des espèces posées sur mon compte d'entreprise ?  Et là, on vous répond non. Créez une entreprise aujourd'hui et essayez d'ouvrir un compte en banque, on vous dit de revenir dans trois.ans, après trois exercices positifs.

    Y a-t-il des formes d'organisation économique qui permettent mieux que d'autres la participation et l'épanouisement de ceux qui y travaillent ?
    J'ai la conviction que non. Toute organisation, quelle qu'elle soit, est ce qu'en font les individus. La Scop, la Sapo, c'est très beau tout ça. Au départ, quand on monte une Scop ou une Sapo, on a un état d'esprit différent de celui qui monte une SA. Le statut de l'entreprise est la résultante d'un projet. La répartition des pouvoirs, des décisions et des résultats se pose quand il y a un vrai projet commun, une vraie complémentarité à tous niveaux, en termes d'idées, d'enthousiasme, de savoir-faire, de compétences. Et de ce côté-là, idéologiquement et philosophiquement, la Scop me plaît au même titre que la Sapo, ou même les coopératives en général. Mais connaissez-vous de grands groupes qui soient sous forme Scop ?  Il y a une taille d'entreprise au-delà de laquelle le statut Scop a ses limites. La Scop, j'y crois. Parce que le système valorise le "apprenons à travailler ensemble" et la co-responsabilité.

    Pourquoi y a-t-il seulement 1600 Scop en France, à votre avis ?
    Pour des raisons pratiques, je pense. La création d'entreprise, c'est très souvent le fait d'une personne, d'un moteur qui va plus vite que les autres. Et donc la question de la co-participation se pose rarement à la création. Deuxième raison, les années 1980-2000 ont fortement valorisé le modèle de l'entrepreneur qui crée pour revendre dans l'espoir de faire fortune. Troisième raison, à mon avis, ce sont les banques, qui, à tort ou à raison, préfèrent avoir affaire à un interlocuteur unique avec un fort pouvoir d'engagement et de décision. Sauf peut-être le Crédit Coopératif, et encore faut-il nuancer entre le discours et les réalités du terrain.

    On parle beaucoup de gouvernance, de démocratie en entreprise, de responsabilité sociale, de transmission d'entreprise, de proximité, d'emploi durable, de développement local..
    La Scop est-elle plus tendance que par le passé ?

    Oui, les Scops sont totalement idéales, et je vous jure que j'y crois. Elles sont furieusement tendances, je suis d'accord. Mais développement durable, emploi durable, je ne vois pas.

    La Scop a des réserves impartageables qui restent dans l'entreprise. L'outil de travail est commun. Il se consolide, il n'est pas délocalisable.
    C'est bien ce que je dis. S'il y a trop d'inertie et d'enfermement sur son quant-à-soi, la boutique risque à terme de fermer.

    La Scop serait donc un statut qui favoriserait le caractère routinier et le manque d'envie de se développer? Non, pas du tout. Ça dépend des gens qui y sont et de l'état d'esprit qui les anime. La Scop est avant tout un projet humain. C'est sa force. Mais la Scop exige de se battre sur le terrain des ressources humaines, en plus du terrain purement économique. On s'est intéressés à une Sapo, il y a quelques semaines, Ambiance bois. Indépendamment du fait qu'ils se sont installés au départ avec une espèce de nostalgie soixante-huitarde et qu'ils étaient tous super-diplômés, ils ont fait ceuvre commune : une réussite superbe.

    Quand je les entends me dire que leur scierie ferme une matinée par semaine pour qu'ils puissent discuter entre eux de leur projet, peu d'entreprises peuvent se permettre de faire ça. L'entreprise tourne. Ils sont une vingtaine. Le problème, c'est quand même la concurrence. Je dois dire que je suis totalement admiratif. Je rêve tout haut. Les grandes entreprises cherchent de plus en plus à externaliser et à faire des fédérations de PME. Pourquoi ne pas envisager des Scop pour faire une grosse entreprise regroupant des petites indépendantes ?

    Mais vous pensez que les individus sont prêts aujourd'hui à être partie prenante d'une aventure collective qui valorise l'autonomie de chacun et où se partagent les décisions et les résultats ?
    Bon nombre en rêvent. Mais c'est comme la création d'entreprise. Ils sont douze millions à en avoir envie. Et moins de 200 000 à le faire. Tout le monde ne peut pas aboutir à une réussite comme celle d'Ambiance bois. Mais il faudrait quand même que les créateurs d'entreprise sachent que cela existe aussi. Parce qu'ils ne se posent pas du tout la question.

    En France, on raisonne économie d'entreprise capitaliste privée ou économie d'États.
    Que pensez-vous de cette économie qui a l'ambition d'être dans le marché tout en ayant un autre but que la valorisation du capital pour l'actionnaire ?

    Ce n'est pas le modèle dominant. Peut on avoir des réussites aussi exemplaires que ce que réalise le capitalisme classique ? Là est la question. Passées une certaine taille, elles fonctionnent comme une grande entreprise capitaliste. Comme beaucoup de mes concitoyens, je suis assuré à la Macif et j'ai un compte au Crédit Agricole. Bien sûr, je suis convoqué en assemblée générale. J'y suis allé une fois, j'ai vu que ça ne présentait aucun intérêt. Pour les gens, l'important, c'était le buffet à la sortie. La distance est telle entre la direction et les sociétaires que la relation est d'abord celle d'un client à son prestataire. Il n'y a aucune proximité. L'opération entre le Crédit Agricole et le Crédit Lyonnais, ce n'est pas du mutualisme.

    Non, mais en région, le Crédit Agricole de Provence a fait un appel à de nouveaux sociétaires pour remplacer les agriculteurs qui vont partir en retraite.
    Oui, je reçois régulièrement des appels à sociétariat, des informations. Je reconnais qu'il vaut mieux une mauvaise démocratie que pas de démocratie du tout. Mais l'économie dite à but non lucratif ne peut fonctionner que jusqu'à une certaine taille. En outre, notre mode de vie urbain ne facilite pas la démocratie. 85 % des français vivent en ville, et 25 % en Ile-de-France. Quand on met deux ou trois heures à partir et revenir du travail, on peut comprendre que la motivation soit limitée pour la vie associative ou pour passer du temps à comprendre la gestion de son entreprise, en plus de ses heures de travail.

    Propos recueillis par Pierre LIRET

    Didier Adès, 58 ans, est diplômé de l'institut d'études politiques et de l'institut d'études sociales de Grenoble. Il débute en 1967 dans le journalisme à la radio-télé à Dijon, puis a Nantes. Il sera respectivement, présentateur des journaux télévisés sur la deuxième chaîne, grand reporter au service diplomatique sur la une, rédacteur en chef adjoint à Radio-France, avant de créer et co-produire « Rue des Entrepreneurs » à partir de 1983.

    " RUE DES ENTREPRENEURS " sur France-Inter chaque samedi de 9 heures à 10 heures, présentée par Dominique Dambert et Didier Adès.


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