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    Courrier Cadres n°1469 - 28 novembre 2002 :
    Tendances - Voyage dans une PME utopique

    Absence de hiérarchie, salaires identiques, temps partiel généralisé pour s'occuper des enfants : dans la Creuse, en pays Limousin, un groupe d'anciens étudiants parisiens a créé Ambiance Bois, une entreprise pas tout à fait comme les autres...

    La route sinueuse grimpe dans l'ombre des résineux sur le plateau de Millevaches. A l'entrée de Faux-la-Montagne, petit village que 60 km séparent de Limoges, des rondins empilés signalent l'arrivée à Ambiance Bois. Dans cette scierie qui fabrique des ouvrages de menuiserie, mais aussi des charpentes et des maisons de bois, Claire Cholat, blonde souriante, accueille les clients, fait les devis et les factures, prépare les commandes et les livraisons. Le tout dans un jogging vert, elle qui portait le tailleur quand elle était chef de projet dans la communication, à Paris. En venant travailler ici avec son mari en 1999, elle n'a pas seulement changé de poste, mais aussi de vie.

    Ambiance Bois, société anonyme à participation ouvrière (SAPO) n'est pas une entreprise comme les autres. Sur la feuille de paie des 19 membres de l'équipe, une seule appellation : "agent d'usinage du bois". Ici, le temps partagé n'est pas toléré, mais encouragé.
    "Le travail n'est qu'une des facettes de la vie, explique Marc Bourgeois, le PDG (il en faut bien un pour des raisons juridiques). Chacun a besoin de temps pour lui-même, sa famille, et pour s'investir dans la cité."

    Ici, chacun a un pied au bureau et l'autre à l'atelier. Cela permet de partager les tâches pénibles de manutention, et la gestion  : les décisions font toujours l'objet d'un consensus. Le salaire ? Identique pour tous : 80% du Smic, du PDG au mécanicien-affûteur. A Ambiance Bois, tout le monde est logé à la même enseigne. De quoi dérouter bien des cadres.

    L'histoire de cette scierie limousine remonte aux années 80. A Paris, six copains de fac rêvent de changer de société. Influencés par l'onde de choc libertaire des années 70, ils partagent surtout l'idéal du scoutisme protestant.
    "Aux Eclaireurs unionistes de France, nous avons appris à prendre des responsabilités, à gérer ensemble un projet, à nous confronter à un idéal", dit Marc Bourgeois.

    Ces étudiants que tout destinait à des postes de cadres décident de monter une entreprise de production vraiment différente. Guidés par leur fibre écologique, ils choisissent de travailler le bois. Catherine Moulin troque les lettres étrangères appliquées pour un CAP de menuiserie, Philippe Eychene, l'architecture pour la mécanique hydraulique.

    Michel Lulek, Marc Bourgeois et Olivier Davigo optent pour le CAP de scieur, et abandonnent respectivement l'histoire, le droit, la psychologie. Seule, Anne Germain termine ses études d'infirmière. Elle travaillera à domicile à Faux-la-Montagne et leur permettra de constituer leur premier réseau relationnel sur le plateau de Millevaches, qu'un de leurs profs leur avait fait découvrir.
    Unanimement, ils tombent amoureux de cette terre oubliée par le développement, mais "sensible et rebelle", berceau du maquis et de l'anarcho-syndicalisme.
    Avec l'appui de leurs familles et d'amis sympathisants, ils rassemblent 75 actionnaires qui mettent chacun 500 F (76 euros) dans l'aventure. En 1984, les six amis s'installent à Faux-la-Montagne : le maire qui ne voit pas souvent débarquer des entrepreneurs, les accueille à bras ouverts. Le petit groupe lance la production en 1989, après s'être formé dans les scieries alentour.
    Les premières années sont difficiles. Mais, depuis cinq ans, l'entreprise gagne de l'argent. Elle a régulièrement embauché et compte, aujourd'hui, 19 personnes, soit 13 postes à plein temps.
     
    Ils partagent le sens des responsabilités
    La philosophie est resté la même : il n'y a pas vraiment de dirigeants ni de prés carrés. Si Claire est dispensée de la production, c'est pour des problèmes de dos. Elle travaille le lundi et le jeudi de 9h à 16h 30, et le mercredi de 8h à 18h. Mercredi, jour de "vacance" de Rémy, son mari. Ils peuvent ainsi s'occuper de leurs deux enfants en bas âge. Claire se sent autonome et responsable. "Je peux décider de revenir le soir à 21h 30, après avoir couché mes enfants, pour terminer une commande."
    Rémy, son mari, partage ce sens des responsabilités. "Je venais juste d'arriver et j'ai pu décider de la politique tarifaire", se félicite-t-il.
    Cet ancien cadre du Centre technique du bois et de l'ameublement alterne désormais les fonctions commerciales et le sciage.
    "Ici, nous débattons de tout. Chacun a droit à la parole et peut devenir le PDG."
    Mais, polyvalence et autogestion exigent une organisation rigoureuse. Chaque jour, une pause d'une demi-heure permet de faire circuler l'information. Le vendredi matin, on définit le planning de la semaine, les tâches de chacun selon les commandes (sciage, sèchage, moulurage, livraison) et on discute des décisions importantes à prendre pour la société. L'entreprise est alors carrément fermée à la clientèle. Celle ci est en grande partie constituée de particuliers séduits par l'origine écologique du produit : bois local (mélèze et douglas) non traité. Quand Ambiance Bois prend une commande chez un client, il y a bien sûr un "pilote", quelqu'un ayant une vision d'ensemble du chantier, mais ce rôle n'implique pas de rapports hiérarchiques.
    C'est ce que recherchait Rémy, fier aussi de constater que l'activité de l'entreprise a dynamisé tout le canton.
    L'équipe d'Ambiance Bois s'est engagée dans la vie associative et municipale de ce village de 400 habitants. Résultat : une halte-garderie parentale, des activités artistiques et sportives pour petits et grands via des associations -Cadet Roussel ou Millenotes-, et même un conseil municipal de jeunes. "L'école compte trois classes contre une classe unique en 1978", raconte Catherine Moulin, adjointe au maire et membre fondateur d'Abiance Bois. Marc Bourgeois et ses amis ont aussi participé à la création de la télévision locale, TV Millevaches.

    "On n'a pas le temps de s'ennuyer", résume Catherine, qui fourmille de projets : jumelage avec un village espagnol, troupe de théâtre dans l'usine, exposition d'un village-modèle de maisons en bois du monde entier. Un rêve ? Bientôt peut être une réalité. Un cinéma associatif existe déjà, qui organise de nombreuses rencontres.
    "A Paris, j'étais consommateur de culture. Ici, je suis acteur", dit Rémy.

    Une école de collaboration où la compétition n'a pas grand sens
    Ces salariés ne partagent pas seulement le travail. Quinze personnes sur les 19 de l'entreprise mettent en commun leurs revenus (salaires, prestations sociales). Avec leurs familles, cela représente une communauté de 31 personnes. Tout le monde ne possède pas une voiture ou la télévision, mais tout le monde peut en disposer. Chacun a son compte en banque, mais le groupe établit un budget commun pour l'année avec les principaux postes : alimentation, habillement, loisirs, etc., et chacun s'acquitte à tour de rôle des dépenses des uns et des autres. Et la liberté dans tout ça ? "Je n'ai pas de compte à rendre pour acheter des livres ou des cigarettes, c'est l'équilibre global du budget qui compte", précise Marc Bourgeois. Les dépenses exceptionnelles donnent lieu à des débats. "Ce système permet des économies d'échelle et un bien meilleur niveau de vie que celui d'un smicard", argumente Catherine.
    A condition, bien entendu, d'avoir une bonne dose d'esprit critique à l'égard des habitudes de consommation. Un choix de vie en complet décalage avec le monde économique, qui a de quoi surprendre les observateurs extérieurs. L'Ecole de management de Paris a convié Marc Bourgeois à un débat consacré à Ambiance Bois !
    L'occasion de se demander comment cette utopie résiste depuis treize ans aux conflits de pouvoir.
    "Nous sommes très pragmatiques, répond le PDG. Nous n'avons pas de présupposés idéologiques, pas de règle absolue. Nous avons davantage appris la collaboration que la compétition."
    Chez nous, renchérit Rémy, il y a une prise en charge collective des conflits :
    "Ce n'est pas comme dans une entreprise où c'est toujours le supérieur hiérarchique qui a le dernier mot".

    Coopter des énergies plutôt que faire du chiffre
    L'évolution de l'entreprise et la répartition des bénéfices sont soumis à débats. L'augmentation des salaires n'est pas une priorité. "Nous sommes dans les normes par rapport à la région et au secteur d'activité". L'entreprise ne grandira pas pour augmenter son CA, mais plutôt pour intégrer d'autres personnes se reconnaissant dans ce projet, comme ce fût le cas pour Rémy.
    "J'ai mis mes idées et ma vie au diapason. Si j'étais resté à Paris, j'aurais sans doute milité à ATTAC, mais j'aurais été obligé d'accepter des compromis dans mon travail".
    S'ils se rattachent au courant social utopique, citoyen, coopératif et solidaire, ces entrepreneurs sont trop jeunes -entre 35 et 40 ans en moyenne- pour avoir participé aux grandes illusions de Mai 68. C'est peut être ce qui explique la force et la durée de leur association. Certes, il y a eu des conflits, quelques uns sont venus, n'ont pas trouvé leur place et sont repartis. Mais l'important n'est pas tant de durer que de renaître, dit Marc Bourgeois : "On a voulu montrer qu'on peut fonctionner autrement, et on n'est ni plus ni moins performants qu'ailleurs."

    Ambiance Bois n'a pas d'autre ambition que de concrétiser "l'émotion d'un groupe humain à un moment donné".
    Une définition décoiffante de l'entreprise.

    Christiane MIGRAINE


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